Mercredi 27 décembre 3 27 /12 /Déc 22:38

 

 

Sous nos yeux, le mimosa-sensitive, pour tromper l'agresseur, plie tous ses coudes de ramilles, abat ses aisselles de feuilles et ne livre qu'une dépouille évanouie. Un à un tombent les secrets des plantes, leurs défenses féeriques. Leurs pièges jouent à nu et dévoilent l'instinct carnassier, le goût du meurtre. Les bords vernissés, arrondis en lèvre, d'un calice cillé sont mortels. Une autre fleur referme sur l'insecte des herses entrecroisées de poils inflexibles... Eh ! quoi, elles sont méchantes, elles aussi ? Elle ont un sexe exigeant, une férocité, une fantaisie personnelles ?

Il n'est pas impossible que la sorcellerie, la magie paysanne que nous tenions pour naïve, qui cueillait des simples, distillait des sèves, interrogeait les fleurs, retrouve son prestige. La photographie animée, les grossissements cinématiques l'y aideront en montrant le gloxinia, l'aristoloche, gouffres hantés, les cotylédons du haricot, pièges à ressort, et le bouton du lis, longue gueule de crocodile en son premier bâillement. Monstre à la langue poilue, c'est toi, suave iris ? Quelle maléfique grimace tord la lèvre de la rose à son réveil ! Vingt cornes de diable coiffent le bleuet, l'oeillet. Le pois grimpant darde une tête de python et la germination d'une poignée de lentilles mobilise une ruée d'hydres...

De tels spectacles, qui me tiennent enchantée devant l'écran, rivaliseront un jour, je l'espère, avec le train-jou-jou qui rompt le pont et roule dans le fleuve, avec la débâcle arctique chargée d'emporter, sur son glaçon le plus stable, un outrecuidant bébé-star. La fantaisie humaine est courte ; seule la réalité extravague sans frein ni limite : contemplez, projetées, agrandies, les réfractions des cristaux précieux, architectures de pure lumière, perspectives vertigineuses, géométriques délires...

Je m'ébahis facilement devant tels secrets, violés, de la fleur énorme et méconnaissable. Facilement je les oublie devant la fleur naturelle. Notre oeil grossier, délivré des secours trop puissants, récupère une poésie traditionnelle. Une religion d'almanach nous attache à la fleur, même malingre, quand elle symbolise une saison, à sa couleur quand elle commémore un saint, à son parfum s'il nous rend douloureusement une félicité morte.

Presque toute une nation exige le muguet comme le pain, au printemps. N'était sa fragrance démesurée, hors de toute logique - j'écrirais de toutes convenances -, le muguet est une maigre fleurette à campanules ronds d'un blanc vert. Elle se hausse au-dessus des feuilles sèches, à l'heure de l'année où choient les premières pluies chaleureuses, gouttes lourdes qui entraînent, délient les arabesques simples échappées au bec du merle et les premières notes, d'une sphéricité lumineuse, jaillies des premiers rossignols... Je tâte timidement, j'invente un rapport indicible entre la goutte laiteuse des muguets, le pleur de pluie tiède, la bulle cristalline qui monte du crapaud …

 

Extrait de : Prisons et paradis
 

Colette

Par alana - Publié dans : alana
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