Lundi 1 janvier 1 01 /01 /Jan 19:10

 

 

L'homme qui se dit heureux et qui pense, celui-là sera appelé vraiment fort.

  Nathanaël, le malheur de chacun vient de ce que c'est toujours chacun qui regarde et qu'il subordonne à lui ce qu'il voit. Ce n'est pas pour nous, c'est pour elle que chaque chose est importante. Que ton œil soit la chose regardée.
  Nathanaël ! je ne peux plus commencer un seul vers, sans que ton nom délicieux y revienne.
  Nathanaël, je voudrais te faire naître à la vie.
  Nathanaël, est-ce que tu comprends assez le pathétique de mes paroles ? Je voudrais m'approcher de toi plus encore.
  [...]
  Nathanaël, je veux t'apprendre la ferveur.
  Nathanaël, car ne demeure pas auprès de ce qui te ressemble; ne demeure jamais, Nathanaël. Dès qu'un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t'es fait semblable à l'environ, il n'est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter. Rien n'est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé. Ne prends de chaque chose que l'éducation qu'elle t'apporte; et que la volupté qui en ruisselle la tarisse.

  Nathanaël, je te parlerai des instants. As-tu compris de quelle force est leur présence ? Une pas assez constante pensée de la mort n'a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie. Et ne comprends-tu pas que chaque instant ne prendrait pas cet éclat admirable, sinon détaché pour ainsi dire sur le fond très obscur de la mort ?
  Je ne chercherais plus à rien faire, s'il m'était dit, s'il m'était prouvé, que j'ai tout le temps pour le faire. Je me reposerais d'abord d'avoir voulu commencer quelque chose, ayant le temps de faire aussi toutes les autres. Ce que je ferais ne serait jamais que n'importe quoi, si je ne savais pas que cette forme de vie doit finir − et que je m'en reposerai, l'ayant vécue, dans un sommeil un peu plus profond, un peu plus oublieux que celui que j'attends de chaque nuit...

  Et je pris ainsi l'habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée; pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur; de sorte que je ne me reconnaissais plus dès le plus récent souvenir.

 


André GIDE, Les Nourritures terrestres, II (1897).

 

Par alana - Publié dans : alana
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